AMEN & BEYOND : rencontre avec les commissaires Colin H. Van Eeckhout & Barbara Raes

« Quelque chose qui donne de l’énergie au lieu d’en dévorer »  

(c) Kaat Pype



Du 16 au 26 mai inclus, Colin H. Van Eeckhout (Amenra) & Barbara Raes (Beyond The Spoken) sont les commissaires du programme AMEN & BEYOND au Vooruit. Un mélange de performances, de musique et de réflexion autour des rituels qui sont à la base de leur œuvre respective : la mort, la tristesse, la douleur et les sacrifices qu’on consent. Vooruit met les deux face à face et les laisse s’interroger sur l’œuvre, les habitudes et la philosophie de l’autre.

Comment as-tu découvert que la musique est le langage dans lequel tu peux exprimer ton âme ?
Colin :
Nous faisons déjà de la musique depuis notre adolescence, lorsqu’on ne parlait pratiquement jamais de souffrance. Mais j’ai perdu mon père lorsque j’avais tout juste vingt ans, ce qui a eu un impact immense sur moi. Lors d’un concert peu après le décès de mon père, j’ai été entraîné sur le podium par une espèce d’ivresse. Je me trouvais dans une autre dimension, à un autre niveau. Un lieu d’où je pouvais crier toute ma tristesse et taper dans le vide. Des émotions tapies au plus profond de moi depuis tout un temps, mais que je ne parvenais pas à exprimer dans la vie quotidienne.

Dans quoi les gens trouvent-ils une consolation ?
Barbara :
Il y a de nombreuses références pour la consolation. Chacun se console d’une manière différente. Il y a bien entendu l’art, la nature, les personnes chéries et la distraction des activités quotidiennes. Mais je sens que les gens qui passent chez Beyond The Spoken puisent surtout des forces dans le fait que leur tristesse est reconnue. Le plus souvent, ils viennent chez nous pour une souffrance ou une perte qui n’est pas reconnue au sein de notre société. Alors que ces « tournants » peuvent avoir un impact considérable sur certaines personnes. Lorsqu’elles se voient offrir la possibilité, lors d’un rituel élaboré sur mesure, de partager leur souffrance et qu’il y a de la place pour la compréhension, elles ont la possibilité d’y puiser des forces.

Que signifie la souffrance dans l’œuvre d’Amenra ?
Colin :
Une souffrance de vie constitue notre point de départ. La douleur et la tristesse sont les moments lors desquels nous avons vraiment quelque chose à raconter. Nous nous réunissons pour écrire de la nouvelle musique lorsque l’un d’entre nous a besoin de canaliser ses émotions, de convertir l’énergie négative en une source de force positive. Quelque chose qui donne de l’énergie au lieu de dévorer de l’énergie. Je crois que le partage de ces émotions profondément humaines suscite ce déclic. Cela révèle une sensation de reconnaissance et de fraternité. Un moment de solidarité dans lequel nos auditeurs semblent se reconnaître eux-mêmes et qui devient également une force thérapeutique pour eux. Ce don de sens, cette consolation et cette inspiration ont fini par signifier beaucoup pour nous.

« Il y a toujours des taches aveugles, d’autres interprétations. Toujours. »
- Barbara Raes

Penses-tu que la tristesse peut véritablement être partagée ?
Barbara :
Je crois qu’il n’est jamais possible de partager la tristesse dans toute sa plénitude, mais il est indispensable de pouvoir la partager. Partager la tristesse, c’est sans doute la partie la plus importante du processus de deuil. Il existe une expression « It takes a village to raise a child ». Eh bien, je suis convaincue que certaines personnes ont elles aussi besoin de tout un village pour pouvoir faire leur deuil. Mais comprendre la souffrance d’un autre de manière totalement empathique, c’est impossible. Même si vous avez vécu quelque chose de similaire. Il reste toujours des taches aveugles, d’autres interprétations. Toujours.

Quel est le rituel d’Amenra avant un concert ?
Colin :
Nous recherchons le silence. Chacun s’enferme dans son propre cocon. En route, ou pendant le soundcheck, nous sommes très joyeux et nous amusons comme des enfants. À mesure que le show approche, nous avons appris à nous laisser tranquilles les uns les autres. Chacun s’isole et tente de se replonger à nouveau dans les émotions qui ont produit les numéros. Le silence dans notre tête marque le début d’un concert d’Amenra.

Tu remarques un renouveau d’intérêt pour les rituels ou les cérémonies ?
Barbara :
Je crois que toutes les raisons pour lesquelles les rituels ont disparu de notre vie sont également celles qui font qu’on s’y intéresse à nouveau davantage. La sécularisation et la déchristianisation ont évincé les rituels occidentaux traditionnels. Elles ont ainsi laissé un vide. L’accumulation de crises de ces dernières décennies ont suscité chez l’homme un besoin de points de référence. Les rituels en constituent la forme parfaite. Je vois également les rituels dans un cadre plus vaste du mouvement de transition dans lequel les personnes souhaitent à nouveau partager. Les gens ont à nouveau besoin de projets formateurs de communauté. Ils s’accompagnent d’un remarquable besoin croissant de ralentissement et d’apaisement. Il suffit de voir la popularité du yoga et du mindfulness. Le rythme et l’intimité d’un rituel répondent également à ce besoin.

Quel est le spectacle ou le concert d’AMEN & BEYOND que tu attends le plus impatiemment ?
Colin :
Il y en a énormément. C’est de toute manière une chance hors du commun de rassembler autant de médias et de projets différents concernant la souffrance et les rituels en une seule période sur un même podium. Personnellement, le performance art d’Olivier de Sagazan me semble un incontournable. Le « sculpteur » se sculpte lui-même dans le cadre contemporain qui change constamment. Des changements qui font évoluer sa propre sculpture. Comment quelque chose de quotidien se transforme en une expression presque sacrale, c’est génial de pouvoir en être le témoin.

Pourquoi avez-vous voulu être ensemble commissaires d’AMEN & BEYOND ?
Colin :
Je me souviens encore des premières réunions avec les collaborateurs du Vooruit à propos d’AMEN & BEYOND. On avait cité le nom de Barbara. Je ne connaissais pas encore son travail et j’ai commencé à faire des recherches chez moi. Le travail de Beyond The Spoken m’a véritablement bouleversé. C’est absolument superbe comment Barbara parvient à incorporer le soin du processus de deuil avec de l’art.
Barbara :
Lorsque j’assiste à un concert d’Amenra, je ressens une profonde affinité. Nous parlons la même langue, évoquons les mêmes sujets et fascinations, mais via une forme d’expression radicalement différente. Amenra le fait bruyamment devant un grand public. Tandis que chez Beyond The Spoken, j’opte pour l’intimité et l’intériorité. Mais en soi, nous faisons la même chose : donner une place à la tristesse, offrir une consolation. Amenra est une sorte de frère ou de miroir pour Beyond The Spoken.




Praktica

AMEN & BEYOND 
do 16 t/m zo 26.05 

Texte : Jietse Vandenbussche
Photos : Kaat Pype

 

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